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MOOC… t’es pas né, t’es pas mort !

MOOC, t'es pas né, t'es pas mort

« Les MOOCs sont morts. Ils sont réservés à une élite. Le taux de participation est catastrophique. » Ces critiques, je les entends tous les jours. Mais sont-elles si justifiées ?
 

Participation, certification et acquisition des connaissances

J’ai participé à environ 25 MOOCs, en français et en anglais, sur des sujets qui vont de la gamification à la littérature fantastique en passant par les luttes constitutionnelles dans le monde musulman. J’ai fait ce que j’appelle « mon petit marché ». J’ai grappillé quelques connaissances ici, approfondi certains domaines d’expertise là et je me suis vraiment concentré sur quelques compétences-clés ailleurs… Mais je n’ai passé aucune certification.
 
Je n’en ai pas besoin… A 53 ans, formateur indépendant, personne ne s’attend à ce que j’ajoute un diplôme ou une certification à mon CV qui est déjà bien fourni.
 
Je n’en ai pas envie… Non, ce qui m’intéresse dans les MOOCs, c’est que je peux satisfaire ma curiosité ; étancher ma soif de connaissances ; acquérir les savoirs qui m’intéressent, même s’ils constituent le contenu d’une vidéo sur les soixante que compte un cours.
 
On m’objectera que tous les participants aux MOOCs ne sont pas des travailleurs cacochymes et que je constitue donc une exception. Pourtant, lorsque Coursera interroge les participants sur leur motivation à entreprendre un MOOC, la réponse est claire :

– 13 % des répondants sont des étudiants qui souhaitent trouver un complément à leurs études en cours

– 23 % pensent que cela va les aider dans leur job actuel ou à en trouver un nouveau

– 64 % veulent « apprendre quelque chose qui les intéresse, même si cela n’apporte aucun bénéfice direct à leur travail/profession »

Près des deux-tiers des participants souhaitent apprendre quelque chose, indépendamment de leur carrière ou de leurs études. Ils sont curieux. Ils ont soif de connaissances. Evaluer le taux de certification de 100 % de participants dont 64 % déclarent n’avoir aucun intérêt pour une certification a-t-il un sens ?
 

Nous évaluons un système actuel (et futur) avec des catégories qui appartiennent au passé

Mais nous le faisons en permanence. Comment évaluons-nous la puissance du moteur à explosion de notre voiture ? En chevaux-vapeurs… Quand avez-vous vu un cheval de trait ou un train à vapeur pour la dernière fois ? Moi, c’était dans les années 60 du siècle dernier…

Nous éprouvons beaucoup de difficultés à nous projeter dans l’avenir, à le penser hors des catégories qui ont dominé notre propre expérience.

Lorsque les premiers trains ont circulé dans la banlieue de Londres, les wagons étaient séparés en une grande quantité de « loges » dont chacune était équipée d’une porte. Il y avait donc une dizaine de portières par wagon. C’était le modèle de la diligence transposé sur rails. Puis, quelqu’un s’est dit qu’en insérant un couloir central ou latéral, on pouvait réduire le nombre de porte à deux : une à chaque bout du wagon. Le modèle du train était né, celui de la diligence avait vécu.

Nous vivons le même phénomène avec les MOOCs : ce sont des OENIs – objets éducatifs non-identifiés – des systèmes pédagogiques dématérialisés, fréquentés par un public dont la motivation principale est l’acquisition de nouvelles connaissances et non pas l’accomplissement d’un cycle universitaire ou l’acquisition d’un titre institutionnel.

Mais nous les évaluons avec des catégories qui concernent des pratiques pédagogiques dans des locaux en dur, selon une logique de classement (être « major » de sa promotion !) et dont l’objectif principal (et parfois exclusif) est l’obtention d’un document sensé vous ouvrir les portes de l’emploi (allez interroger les jeunes pour savoir combien y croient encore…).

Nous avons tout faux !

Ce que nous devons faire, de toute urgence, c’est d’inventer de nouvelles catégories d’évaluation des MOOCs. Des catégories qui correspondent à leur nature déterritorialisée, aux motivations des participants. Pour les nouvelles formes de MOOCs qui apparaissent dans les entreprises, il va falloir aussi inventer des critères d’appréciation : est-ce qu’on privilégie cette curiosité ou est-ce qu’on met l’accent sur la productivité ? Comment mesurer l’intégration des nouvelles compétences dans la pratique professionnelle ? Mesure-t-on la régularité de l’apprentissage, la vitesse de visionnage d’une vidéo en corrélation avec le taux de réussite ?

Petite question philosophique au passage : avons-nous besoin de tout évaluer en permanence ? Et dans quel but ? D’où vient cette obsession compulsive qui anime nos institutions ?
 

La connaissance comme récompense

Le système académique a visiblement du mal à envisager l’acquisition de connaissances en-dehors du cercle vicieux « études-diplôme ».

Il a oublié à quel point la connaissance peut être une reconnaissance par elle-même. Que l’enfant est un « étudiant naturel » pour reprendre une expression de Ken Robinson. C’est un être qui joue, teste, expérimente. Pour le plaisir de la découverte et non pas dans l’attente d’une hypothétique reconnaissance extérieure.

Daniel Pink, dans une conférence TED, exposait dernièrement les dangers d’une telle récompense extérieure. La récompense mécanique (tu vends 100 C14 et tu te prends un bonus de 300 € en fin de mois !) ne fonctionne que dans un système simple, de type industriel. Dans des systèmes complexes de type post-industriel, ce type de conditionnement archaïque ne marche plus… Les gens ont besoin de motivation intrinsèque. D’un environnement qui rencontre leur système de valeurs.

Sans aller aussi loin dans la provocation que le philosophe Richard David Precht – qui déclare que « notre école est un crime » – il faut bien reconnaître que notre modèle scolaire est toujours façonné sur le modèle industriel tayloriste, avec sa division du temps et du travail. Et que ses modes d’évaluation ressemblent toujours à s’y méprendre à ceux de la compétition entre travailleurs…

L’idée que la certification nuit à l’apprentissage n’est d’ailleurs pas si neuve. Un auteur comme Paul Valéry le dénonçait déjà en 1935 : « le diplôme est l’ennemi mortel de la culture »

« Du jour où vous créez un diplôme, un contrôle bien défini, vous voyez aussitôt s’organiser en regard tout un dispositif non moins précis que votre programme, qui a pour but unique de conquérir ce diplôme par tous moyens. Le but de l’enseignement n’étant plus la formation de l’esprit, mais l’acquisition du diplôme, c’est le minimum exigible qui devient l’objet des études. Il ne s’agit plus d’apprendre le latin, ou le grec, ou la géométrie. Il s’agit d’emprunter, et non plus d’acquérir, d’emprunter ce qu’il faut pour passer le baccalauréat. »

Les MOOCs et leurs participants motivés par l’appropriation des connaissances, par les échanges entre les pairs constituent peut-être bien une opportunité de repenser nos modes d’évaluation. De créer des critères qui tiennent compte de l’évolution de la société, de l’entreprise et des modes de pensée des « digital natives »
 

Les MOOCs, des morts plutôt remuants !

On entend partout que « les MOOCs sont dépassés, qu’ils sont morts ».

Ce sont probablement les mêmes qui annoncent régulièrement la mort de Facebook, de Google+, du PageRank, etc. A les lire, on se sent comme à la fin d’une représentation de Hamlet, où tous les acteurs sont étendus, raides, sur la scène.

C’est sans doute aller vite en besogne.

Oui, la période de grâce est passée et les MOOCs aux Etats-Unis connaissent un certain fléchissement de leur audience.

Oui, une partie des afficionados s’est emballée pour les MOOCs et y a vu une révolution mondiale qui tarde à venir. Aujourd’hui, la réalité revient frapper à nos portes et l’on découvre que les MOOCs sont avant tout un outil, dont les résultats dépendent d’abord de ce qu’on en fait. Mais rappelez-vous : on a dit la même chose de l’électricité, du chemin de fer, de la voiture, d’Internet…

Oui, les MOOCs cherchent encore leur modèle économique et hésitent entre la privatisation via les startups ou l’intervention de l’état ou des partenariats public-privé. De nouveau, depuis leur création dans les années 1840, les chemins de fer, partout dans le monde, oscillent entre modèle privé, modèle public et (més)-alliance public-privé avec plus ou moins de bonheur. Les MOOCs n’ont pas dix ans et on voudrait que tout soit réglé pour l’éternité !
 

Un vaste champ d’exploration et d’expérimentation

Quoi qu’il advienne des MOOCs, ils sont – et seront sans doute encore pour quelque temps – un vaste champ d’exploration et d’expérimentation.

Aujourd’hui, les MOOCs sont innombrables, mais surtout, ils prennent toutes les formes et les configurations imaginables.

Aujourd’hui, il y a le xMOOC, la forme « traditionnelle » – dans la vie digitale, les traditions évoluent aussi vite que tout le reste – un cours donné sur une plateforme, généralement par un ou deux professeurs. Le tout accompagné de ressources multimédias, de forums, etc.

Il y a le cMOOC, le modèle connectiviste dont ITyPA est le porte-drapeau en France. Mais ce modèle évolue lui aussi : aujourd’hui, ITyPA, ce sont toujours des échanges, mais c’est aussi une plateforme SpeachMe qui centralise une partie de l’information et des ressources.

Les experts pinaillent sur les COOCs et les SPOCs. Les premiers sont des MOOCs d’entreprise, tandis que les seconds, s’inspirant du fonctionnement des MOOCs, réservent leur accès à un public plus restreint.

On assiste à des expérimentations hybrides : dans certains MOOCs, les participants organisent des « meetups », des réunions « dans la vraie vie » pour se rencontrer, pour aller plus loin, pour explorer ensemble de nouvelles voies.

Des partenariats s’organisent avec des associations comme les Greta ou Chômactif pour accompagner un public peu familier de la formation à distance, voire de la formation tout court. Des personnes qui, sans ça, ne soupçonneraient même pas l’existence des MOOCs. Des ateliers se créent en parallèle, comme ceux que j’anime sur le mindmapping pour ITyPA3.

IONISx propose des MOOCs sans date de début et de fin, accessibles toute l’année à toute heure du jour et de la nuit. Seules les certifications sont programmées à des dates précises. La formation s’est donc affranchie de la temporalité traditionnelle des années académiques, preuve qu’on est en train de passer des catégories de pensée liées au monde de l’école à des catégories induites par les spécificités de l’outil numérique : ubiquité, déterritorialisation, accès permanent.
 

Une base sur laquelle développer les concepts de l’avenir

C’est cette expérimentation joyeuse et débridée qui fait tout l’intérêt des MOOCs à mes yeux : parce qu’ils posent les bases sur lesquelles se développeront les concepts de l’avenir en matière de formation.

L’ubiquité que permet Internet et la baisse vertigineuse des coûts de production permise par la révolution digitale permettent désormais à tout un chacun de proposer ses cours en ligne. Pour le pire et le meilleur : certains en oublient qu’en éducation/formation, le projet pédagogique doit avoir la priorité sur la technologie et non l’inverse.

Mais les MOOCs auront au moins eu un mérite et il est immense : ils ont (re-)donné du crédit à la formation en ligne.

Rappelez-vous le dédain, la condescendance ou l’indifférence affichée par une partie des milieux académiques à l’égard de la formation à distance, il y a seulement quelques années.

Rappelez-vous à quel point c’était difficile de persuader des travailleurs de se connecter sur Internet pour s’autoformer. Aujourd’hui, ils y vont tout seuls, volontairement, sans compter les heures passées à étudier la biologie moléculaire ou le management des organisations internationales.

Les MOOCs ont fait revenir par la grande porte – à l’université et dans l’entreprise – la formation en ligne qui en était sortie par la fenêtre (non, je n’ai pas dit Windows).

Ils font tous les jours la démonstration qu’on peut mettre en ligne du contenu attractif à haute valeur pédagogique, qu’on peut favoriser les échanges d’apprenants et diffuser connaissances et compétences à des coûts inégalables.

Non, les MOOCs ne régleront pas tous les problèmes de l’éducation. Quel outil ou système le pourrait, d’ailleurs ?

Oui, ils sont surtout prisés par des gens qui disposent déjà de ce qu’on pourrait appeler un haut « capital éducatif » comme on parle de « capital social » ou de « capital culturel ». Ce qui explique la présence massive de diplômés parmi les apprenants.

Mais ils participent, tout comme la classe inversée ou les jeux sérieux, de cette dynamique novatrice qui remodèle l’école. De la diffusion de cette culture numérique dont notre éducation a tant besoin. Plus que de cours de codage ou de distribution de tablettes dans les écoles sans projet pédagogique préalable, sans l’insertion des outils dans une vision globale de la relation entre l’école, l’entreprise et le citoyen.

Même s’ils devaient tous disparaître demain, la contribution des MOOCs à l’éducation numérique marquera l’évolution de l’apprentissage pour longtemps.

Marco Bertolini

Formateur-Consultant chez Marco Bertolini - Conseil et Formation
Formateur, conférencier, concepteur de formations, je propose des ateliers en communication, organisation et pensée visuelle.Je participe à la conception et à l'animation de MOOCs en français et en anglais.

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8 commentaires sur "MOOC… t’es pas né, t’es pas mort !"

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Michel Pellaton
Invité
De tous temps, dans tous les domaines, (donc aussi en éducation et formation initiale ou continue) il y a ceux qui (pour reprendre votre image) prennent le train, ceux qui restent à quai, ceux qui préfèrent encore la « bonne vieille diligence ». Si ce choix demeure personnel, qu’importe ! Ce qui est insupportable ce sont ceux qui condamnent le train… et ses passagers. Le numérique est là. Il change le monde, à chaque instant. Les MOOCs sont des outils passionnants, d’une souplesse d’utilisation encore jamais réalisée. Profitons-en. Les véritables professionnels n’ont jamais proclamé que les MOOCs allaient remplacer écoles,… Lire la suite »
Jocelyne Turpin
Invité

Article relayé car apprécié 😉

Philippe Chiu
Invité

Merci pour cet article Marco.

Une seule expression résume ma réaction : +1

A bientôt.. 🙂

Rieu Marie-Antoine
Invité
Bravo pour cet article stimulant, interrogeant l’évaluation. Mon expérience des MOOCs français (Gdp et Itypa) me conduit à ajouter que les logiques actives d’apprentissage sur le numérique peuvent être activées aussi dans la formation initiale. La communauté – Co-Construire de nouveaux savoirs à partir de nos expériences de vie et professionnelles – que j’ai créée lors d’Itypa 2 a produit un projet de Collège pour jeunes et adultes qui démontre que la réalisation est tout à fait possible (projet envoyé au Premier Ministre puis au Ministre de l’Education nationale en 2014). L’école a besoin d’ouverture, beaucoup d’enseignants cherchent à l’ouvrir… Lire la suite »
Angela Reggiani
Invité
Bonsoir, Je découvre les MOOCs et je trouve ça super 🙂 J’en ai fait trois pour le moment sur différentes plateformes (openclassroom, ionisx) + ITyPA qui est en cours… Et ce qui m’a marqué c’est qu’ils sont tous différents, ce qui montre bien que c’est en évolution et qu’il y a des expériences de faites ce qui est bien 🙂 Sinon, pour la question des évaluations, effectivement ce n’est pas toujours nécessaire. En plus, sur certains MOOCs qui sont des introductions à des sujets ou des cours accessibles toute l’année, c’est souvent complexe a mettre en place et du coup… Lire la suite »
Marco Bertolini
Invité

Bonsoir Angela,

Que dire sinon que je suis d’accord à 100 % avec votre avis « de débutante ».

Je suis de ceux qui croient qu’un regard neuf peut souvent dépoussiérer là où les « spécialistes » et autres « experts » finissent par s’engluer dans la routine et le prêt à penser…

Donc, bienvenue au club des Mooceuses et des Mooceurs 😉

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