Interview Thierry Laffont : « MOOC Digital, vivons le ensemble ! »

 
interview-Thierry-Laffont

Orange a lancé sa plateforme Solerni que nous découvrirons sous de multiples facettes dans les prochains mois, mais bien avant cela je vous propose de découvrir les coulisses du MOOC « Le Digital, vivons-le ensemble ». Thierry Laffont, Direction Innovation Formations du Groupe Orange, a accepté en toute simplicité le jeu d’une interview.

 
- Bonjour Thierry, vous êtes un des piliers du MOOC «Digital, vivons le ensemble !» Pouvez -vous nous en dire un peu plus sur votre parcours ?

A la Direction de l’innovation formations Groupe Orange, je travaille dans l’innovation et la professionnalisation e-learning depuis 13 ans déjà… Que le temps et les expériences passent vite.

En 2000 je mets en place et déploie une plateforme e-learning qui sera utilisée en formation à distance, mais aussi en présentiel pour des formations collectives ou du soutien individuel, mon étiquette de technopédago décalé commencera ce jour-là. Une rencontre importante m’attend l’année suivante, la Classe Virtuelle, je participe au groupe projet qui déploie la solution et je reste encore à ce jour responsable de la professionnalisation des concepteurs et animateurs de Classe virtuelle avec l’ambition permanente de transformer le formateur à distance en animateur d’apprentissage mutuel.

Les parcours de professionnalisation « blended » et l’animation de communautés du réseau social d’entreprise associés à mes expériences passées m’amènent naturellement vers le MOOC communautaire.
 
- Pourquoi un MOOC sur le digital alors que ce sujet d’actualité est déjà omniprésent dans les médias ?

Il est évident que le digital est un sujet d’actualité, trop peut-être ? Justement, si on arrêtait d’en parler pour s’intéresser aux individus qui sont censés l’utiliser dans leur vie de tous les jours. Utilisons-nous réellement nos objets connectés, avons-nous compris dans la pratique ce qu’ils peuvent nous apporter, et avant tout qui m’explique en pratique comment les utiliser ?

Notre ambition est de donner du sens au digital pour chacun.
 
- Google lance un MOOC pour mieux gérer les données “Making sense of data”, et Orange flirte maintenant avec « Le digital », sujet d’actualité. Vous n’avez pas peur d’être taxé d’opportunisme ?

Je vois, j’entends que l’année 2014 sera digitale et MOOC ou ne sera pas, alors forcément un MOOC sur le digital peut sembler très opportuniste, alors que, pas du tout car on veut se différencier sur les deux dimensions de ce projet.

En premier ,pour le digital ou la digitalisation, notre volonté n’est pas d’expliquer, de promouvoir les avantages du numérique et des nouvelles technologies mais de s’arrêter un instant tous ensemble pour partager, échanger sur nos pratiques quotidiennes. Ce n’est pas un MOOC « d’évangéliste », nous mettons un point d’honneur à ne rien vendre ni même mettre en avant nos services. Nous ouvrons un espace aménagé avec des points de repère, des ressources, des endroits où s’asseoir et échanger, sur ce que le digital modifie dans notre quotidien.

La deuxième raison de ce projet est de créer pour la première fois un MOOC « d’équipe » très communautaire basé sur 80% d’activités pour 20% de ressources. On ne transmet pas des connaissances ou des compétences, on va les construire ensemble !

 
- Le MOOC « Digital, vivons le ensemble ! », s’adresse à tout le monde. Peut-on vraiment répondre à des attentes très différentes au travers d’un MOOC ? Le digital au quotidien se vit différemment selon les individus, non ?

C’est justement parce-que chaque individu vit différemment le digital au quotidien qu’il faut arrêter de transmettre un usage « standard », cela n’a aucun sens, c’est bien à chacun d’entre nous d’inventer sa vie en digital, mais pour cela il faut être ouvert à tous les usages et approches possibles du numérique.

Je pense qu’à travers les découvertes collectives, les échanges et les partages de pratique entre tous les participants, chacun pourra trouver son propre chemin, reconnaître et améliorer ses usages spécifiques

 
- Quelle distinction faites-vous dans cet univers entre usages et outils technologiques ?

Je souhaite inverser la logique de chercher des usages à des outils …ou les 1001 bonnes raisons d’utiliser le digital dans notre vie. On peut essayer de créer le besoin par la technologie, mais donner des solutions pour combler un besoin me semble pertinent. En ce moment mon besoin personnel est de pouvoir rester en contact avec mon fils qui part faire le tour du monde en sac à dos pendant 1an, je compte bien que les participants au MOOC me trouvent de multiples solutions pour ne pas m’inquiéter, je n’ai pas besoin d’un outil hautement technologique mais de multiples solutions qui répondent à ma préoccupation.

Les solutions proposées doivent être adaptés à ma situation, à lui : mobilité, peu de connexion… quelque chose de peu intrusif et peu exigeant pour l’émetteur. ça existe, à votre avis ? les participants au MOOC ont certainement des idées sur la question. « Acheter ce smartphone et vous resterez en contact avec vos proches en permanence »…, ça n’a aucun sens pour moi.

 
- On parle beaucoup du taux d’abandon dans les MOOCs. Comment comptez- vous tenir en haleine une masse d’individus sur 10 semaines ? Une recette particulière ?

C’est un de mes objectifs personnels dans ce projet. Je refuse cette fatalité du taux d’abandon que nous avons vécu avec le e-learning et que l’on retrouve accentué avec les MOOC. En e-learning nous avons « raté une marche », celle de l’accompagnement et du tutorat et il me semble que cela se reproduit dans les MOOC.

Il est très facile avec une bonne communication et un design accrocheur d’inviter des dizaines de milliers de participants, il est plus délicat de les garder avec nous jusqu’au bout. Un taux d’abandon supérieur à 90% est inacceptable pour moi.

Le principe du MOOC connectiviste ou communautaire est que chacun entre et sort quand il veut et c’est très bien. Dans tout dispositif de formation à distance il existe un groupe de 35 à 45% de « suiveurs » qui, laissé à l’abandon vont décrocher au fil des semaines. Ce groupe m’intéresse énormément, je ne peux les obliger à rester mais je suis persuadé que je peux leur donner envie de rester. Comment ? une seule recette : de la présence à distance !

Notre stratégie repose principalement sur l’animation des activités et l’accompagnement au quotidien.

Nous proposerons trois rendez-vous vidéos hebdomadaires, dont deux en direct. Les activités très « pratiques » seront accompagnées par quelques…dizaines d’animateurs, la notion d’interaction prend alors toute sa dimension. mais bon je ne peux pas tout vous dévoiler quand même ?

 
- On ne retrouve dans ce MOOC aucune vedette ou « showman » de l’enseignement, mais un collectif hétéroclite, pourquoi ce choix ?

Le terme hétéroclite ne me semble pas le plus approprié, je lui préfère le terme « diversité ». Cette diversité sociale, je l’ai souhaité, provoquée, elle est à la fois intergénérationnelle, interculturelle, des femmes et des hommes issus de métiers, de fonctions, de compétences différentes et qui travaillent dans une même entreprise.

Nous ne sommes pas dans le « paraître » mais dans le « faire » et surtout que chacun fasse selon ses envies, ses besoins, ses capacités. Nous devions constituer une communauté de conception et d’animation la plus en phase avec notre public et cela a fonctionné au-delà de mes espérances car, sans cela, nous n’aurions jamais pu imaginer les approches du digital prises par ce collectif.

 
- L’intérêt d’un MOOC réside donc dans la place accordée aux participants ?

Un MOOC ne doit pas se limiter à faire de la formation en ligne massive très académique comme la première génération de MOOC, qui propose un dispositif pédagogique élémentaire et traditionnel, à un très grand groupe (théorique) de participants.

Le pédagogue que j’essaie d’être ne voit aucun intérêt de déployer ce type de dispositif aujourd’hui.
Comment imaginer des milliers de personnes en apprentissage ensemble sans s’appuyer complètement sur eux, sur leurs savoirs, leurs expériences ?
Ce sont les participants qui sont les acteurs de leur propre réussite. Nous n’avons que la modeste place de facilitateur d’apprentissage mutuel, mais la place est belle quand on prend le temps de regarder et d’écouter les connaissances et compétences en émergence.

 
- Coté coulisses, comment avez-vous pu optimiser la cohérence des contenus et séquencer un apprentissage progressif… dans une co-conception à 150 personnes !

Ah, et si les coulisses étaient plus belles encore que la scène ?

Côté pédagogique, nous nous sommes volontairement mis en danger pour aller jusqu’au bout de notre idée des MOOCs. Il aurait été simple et rapide d’écrire à 4 ou 5 une histoire chronologique sur 10 semaines à partir d’un cahier des charges, au lieu de cela nous avons proposé 10 slogans de type « je voyage sans soucis » en donnant comme consignes : « créez vos 10 groupes de conception et écrivez chacun votre histoire », j’ai énoncé le principe du « Mooccano » : je vous donne les pièces, les notices de montage mais vous n’avez aucun modèle à reproduire.

Liberté totale de positionnement sur les thématiques, degré d’implication, sujets abordés…etc. Faites-vous plaisir, nous on s’occupe du reste….(nous, c’est Christine VAUFREY et moi).

Nous avons rédigé les notices de montage : guide d’ingénierie MOOC, guide de conception de séquence, charte éditoriale, guide d’animation MOOC… donné quelques pièces : architecture du MOOC, types de ressources, types d’activités, validation des connaissances et des compétences.

Avec Christine nous avons assuré l’animation de chaque groupe thématique en prenant soin surtout de ne pas faire à la place de….

Nous avons été les garants de la cohérence générale et avons pris en charge la scénarisation finale du dispositif, le « storytelling » global.

 
- On peut donc parler d’un MOOC dans le MOOC ?

Je n’avais pas pensé à cette image, mais c’est tout à fait cela, je voulais que nous appliquions à nous-même les principes du MOOC communautaire.

Je me souviens avoir dit aux concepteurs volontaires le premier jour, je vais vous apprendre à gérer l’imprévu, l’incertitude et l’imperfection, par contre je ne peux pas vous apprendre à faire un MOOC, vous saurez le faire…quand vous aurez fini celui-ci.

Ils ont tous appris ensemble, en co-construction étape par étape à réaliser ce dispositif et j’ai appris avec eux. Ils ont toutes et tous été formidables, volontaires, ils ont accepté de se fragiliser, d’être en situation inconfortable et de ne pas tout maitriser. Chaque personne a révélé ses propres talents les a mis en pratique avec le groupe , ils ont créé un nouveau savoir collectif.

Ne serait-ce pas cela que nous attendons de notre public ?

 
- Et vous Thierry, qu’est ce qui vous a procuré le plus de plaisir dans la conception de ce MOOC ?

Sans hésiter, eux !

Toute ma stratégie pédagogique était basée sur la confiance absolue que j’ai dans les individus. Sans savoir où ils allaient ils se sont portés volontaires pour concevoir et animer le projet en plus de leur charge de travail et ils ont réussi ensemble ce que je n’aurais jamais pu faire seul ou avec quelques-uns, je savais qu’ils le feraient, ils l’ont fait.

80 personnes se sont présentées au tout début de l’aventure, 45 ont démarré les travaux il y a 5 mois, ils sont tous là encore pour démarrer le MOOC avec le même état d’esprit. Ne pas en perdre un seul était la promesse que je m’étais faite, je suis fier…d’eux !

On pourrait dire que j’ai eu de la chance ? Pas seulement car j’ai renouvelé l’expérience pour les animateurs et ils sont là ; près d’une centaine.

En plus j’ai trouvé mon double, mon alter ego sur l’ingénierie en la personne de Christine VAUFREY, je suis un pédago comblé en ce moment, merci à eux.

 
- Pour conclure, avez-vous un dernier conseil pour nos lecteurs ?

Oser prendre des risques et faire confiance aux individus.

Transmettre du savoir me semble tellement facile aujourd’hui, créer l’émergence de compétence collective basée sur les individus, leurs savoirs et sur les communautés d’apprentissage est bien plus difficile, mais combien plus enthousiasmant et gratifiant.

 

Propos recueillis par Vincent Datin
Thierry LAFFONT
Innovation et professionnalisation e-learning
Direction Innovation Formations Groupe Orange
Profil LinkedIn de Thierry LAFFONT
Le MOOC « Le digital, vivons-le ensemble »

Vincent Datin

Webmaster / Rédacteur web / Community manager chez Solutions locales
Avant tout, je suis un insatiable curieux. J’adore découvrir de nouveaux horizons...

Je m’investis au quotidien dans le secteur du web et du numérique... J’aime pourtant sortir de cette "bulle" et poursuivre mon exploration dans des domaines où les interactions sont multiples. Depuis 2012, je partage ma veille et mes retours d’expériences sur les nouvelles formes d’apprentissage.