Interview Matthieu Cisel, « Monter un MOOC de A à Z »

 
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Malgré la densité de MOOC en ce début d’année, certains sujets reviennent sur la scène de manière récurrente. Parmi les thématiques proposées, le MOOC « Monter un MOOC de A à Z » a attiré mon attention. Curieux d’en savoir un peu plus, j’ai donc pris l’initiative de contacter Matthieu Cisel, responsable pédagogique de ce MOOC, qui s’est prêté avec beaucoup de gentillesse au jeu d’une interview.
 
- Bonjour Matthieu, tu es le responsable pédagogique du MOOC « Monter un MOOC de A à Z ». Peux-tu nous en dire plus sur ton parcours ?

Au cours de mes études d’écologie et de biologie, j’ai été frappé par le manque de marge de manoeuvre donné aux étudiants. Allergique aux cours magistraux, j’ai toujours milité pour davantage de responsabilisation de l’étudiant et pour le développement de l’auto-formation. Par ailleurs, quelques séjours prolongés dans les pays du Sud, en Inde notamment, m’ont sensibilisé aux questions de justice sociale et de démocratisation de l’éducation.

Enfin, je crois que la technologie, bien utilisée, permet de faciliter grandement l’apprentissage, notamment grâce à l’intelligence artificielle et à l’apprentissage social. Ces différents éléments combinés m’ont conduit à m’intéresser naturellement au numérique éducatif.

De fil en aiguille, j’ai voulu lancer une plate-forme de MOOC en 2011; mais face à l’émergence rapide de Coursera et des autres plates-formes américaines, je me suis réorienté rapidement vers une thèse en sciences de l’éducation, sur les MOOC. J’ai rencontré de manière fortuite Rémi Bachelet sur Wikipedia, participant ainsi au montage d’un des premiers MOOC français, le Gestion de Projet.

Par la suite, j’ai été en interaction avec de nombreux autres équipes pédagogiques de MOOC. Sur demande du Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche et dans le cadre du programme France Université Numérique, j’ai rédigé avec l’aide de quelques collègues un Guide du MOOC à l’automne 2013. Comme cela ne suffisait pas et que la demande était relativement importante, on m’a demandé de mettre au point avec quelques collègues un MOOC pour apprendre à monter des MOOC. J’ai accepté, et me voilà.

 
- Vous allez aborder avec cinq collaborateurs, les principaux aspects de la conception d’un MOOC. Quelle valeur ajoutée pouvez-vous apporter en comparaison aux nombreuses ressources en ligne déjà disponibles sur l’ingénierie pédagogique ?

C’est vrai qu’il y a déjà un certain nombre de ressources disponibles en ligne, sur l’ingénierie pédagogique en général et sur celle des MOOC en particulier : guides, tutoriels, articles de blog, etc. Nous ne manquons pas de les mentionner tout au long du cours, mais il faut noter que les MOOC diffèrent considérablement d’autres types de formations en ligne, ils ont donc leurs spécificités.

Par ailleurs, bien qu’il y ait déjà de nombreuses ressources en ligne sur les MOOC, nous abordons certains aspects qui n’avaient jamais été traités. D’autre part la principale valeur ajoutée d’un MOOC, ce sont aussi et surtout les activités qui y sont proposées, et la communauté de participants qui va avec. La formation est l’opportunité pour de nombreuses personnes d’échanger, et pourquoi pas mettre en place des projets en commun.
 
- Concevoir un MOOC est un travail long et délicat, qui requiert une grande diversité de compétences. Est-il vraiment pertinent de proposer un MOOC sur cette thématique en seulement 5 semaines ?

Il est certain qu’il n’est pas possible d’acquérir l’ensemble des compétences nécessaires au montage d’un MOOC en seulement cinq semaines. Nous restons relativement superficiels dans les vidéos, et les activités proposées ne couvrent qu’une fraction des savoir-faire. D’ailleurs, je ne maîtrise moi-même pas l’ensemble des compétences requises, loin de là (et d’ailleurs, qui peut le prétendre ?), et cela fait près de deux ans que je travaille sur les MOOC. Je suis par exemple encore relativement débutant pour la création de vidéos pédagogiques. Mais si l’on attend d’avoir toutes les compétences pour se lancer, on ne fait plus rien.

Il faut apprendre en marchant, et le savoir-faire vient avec l’expérience. En fin de compte, monter un MOOC ne requiert pas vraiment de compétences très élaborées, c’est surtout une grande quantité de savoir faire simples : technique audio-visuelle, maîtrise d’une plate-forme d’enseignement, savoir communiquer, comprendre un peu les dynamiques du Web, etc. Les organisateurs de MOOC doivent être de véritables couteaux-suisses. Et cela demande du temps.
 
- Pédagogie, technique, management, législatif… autant d’aspects auxquels il faut être formé quand on se lance dans la conception d’un MOOC. Pourquoi ne pas proposer directement une suite de MOOC comme certaines plateformes anglo-saxonnes ?

Il est clair que l’on peut se reposer en grande partie sur d’autres MOOC pour approfondir certains aspects de la formation. Par exemple, le MOOC Gestion de Projet, ou le MOOC « Introduction à la statistique R » pour tout ce qui est analyse des données. Mais il y a tout de même un certain nombre de spécificités qui justifient la mise en place d’une formation dédiée.
 
- Sans maîtriser les différents défis que tu as déjà cités, il est difficile de proposer une expérience enrichissante aux participants. Les MOOC doivent-ils encore évoluer dans le cadre d’une équipe pluridisciplinaire ou s’ouvrir à des partenariats extérieurs ?

Je suis toujours favorable à l’ouverture et aux partenariats. Néanmoins, il faut savoir que piloter un MOOC nécessite beaucoup de réactivité et de flexibilité, donc une gouvernance simplifiée. C’est un peu comme piloter une startup. Plus on a de partenaires, plus le projet est complexe, plus les risques de ralentissements ou d’échec sont élevés. Un proverbe dit “Si tu veux aller vite, va seul, mais si tu veux aller loin, il faut y aller ensemble”. Dans les premières étapes du projet, il vaut mieux aller vite. Je pense que les partenariats non essentiels au lancement du projet ne sont à envisager que dans un second temps, après la première édition du MOOC.
 
- Certains organisateurs de MOOC évoluent à force d’approximations, on a l’impression qu’il n’en savent pas plus que les participants sur la pédagogie web. L’éthique et la responsabilité des organisateurs sont-elles au programme de ce MOOC ?

Non, bien sûr, d’autant que je pense être mal placé pour pouvoir critiquer les collègues. Il faut savoir prendre des risques et faire des erreurs pour progresser, et nous sommes tous débutants à ce stade; je suis logé à la même enseigne. Mes critiques portent davantage sur l’intention sous-jacente. Les MOOC sont parfois clairement lancés à des fins de communication, et l’apprenant n’est pas au coeur du projet. C’est dommage. Mais je ne me permets pas de formuler de telles critiques dans un MOOC. Les blogs sont plus adaptés pour cela.
 
- Les MOOC ont-ils vocation à se positionner uniquement sur le marché de la formation et de l’enseignement ou bien s’élargir à l’ensemble des milieux professionnels au sein même des services ou départements d’entreprise ?

C’est à mon avis au sein des entreprises que les MOOC auront le plus de succès, car c’est là que les besoins sont les plus criants. On le voit dans les chiffres et on l’entend dans les discours. Le principe peut à mon avis s’extrapoler à l’ensemble des milieux professionnels. Après, il y a bien sûr les questions pratiques, comme le modèle économique, qui représentent un vrai facteur limitant.
 
- L’écosystème des MOOC est encore en construction et personne ne peut prétendre tout connaître, tout comprendre. Une grande partie de l’expertise ne devrait-elle pas venir des participants eux-mêmes ?

Absolument. D’ailleurs, je me considère davantage comme un passionné que comme un expert. Nous ne fournissons qu’une structure, des points de questionnement et quelques ressources. C’est aux participants d’être pro-actifs, et de compléter ce qui manque. Nous faisons le squelette de la réflexion, en insistant sur les points les plus importants, mais c’est aux utilisateurs d’apporter la chair.

Nous avons beaucoup débattu au début du projet sur le format à donner au MOOC. Certains militaient pour un MOOC connectiviste. Je pense que ce n’est pas incompatible avec une structure solide et cohérente. D’ailleurs, je n’aime pas devoir choisir entre le xMOOC et le cMOOC. Les deux aspects se complètent et ne s’opposent pas à mon sens. Dans la mesure du possible, les ressources créées portent sur des sujets à faible obsolescence, c’est à dire qui seront toujours pertinents, même dans cinquante ans. C’est aussi aux participants d’apporter ressources et expertise sur des sujets évoluant rapidement.
 
- A titre personnel, qu’est-ce qui t’a amené à t’intéresser aux MOOC dans le cadre de ton doctorat ?

Avant d’être le centre de mes recherches, je me suis intéressé au numérique éducatif en général, et aux MOOC en particulier, pour des raisons politiques. Je partage les valeurs de l’open source et de l’open education, sans être non plus être un extrêmiste.

Si nous voulons bâtir une société plus juste, avec un ascenseur social qui fonctionne, une méritocratie digne de ce nom, il faut donner à chacun l’occasion de se former à tout moment et à toute discipline. Cela ne signifie pas que tout le monde se saisira de l’opportunité, mais au moins tout le monde pourra le faire à condition de s’en donner le temps.
 
- Et dans ce rôle de coordinateur d’un modèle pédagogique innovant, qu’est ce qui t’attire le plus ?

C’est la capacité à acquérir des compétences dans des domaines variés. En quelques mois seulement, j’ai dû apprendre à faire des budgets, des fiches de poste, à mettre au point des vidéos, à gérer un projet complexe, à communiquer avec la presse, à animer une communauté, à maîtriser des dizaines d’outils, à comprendre les règles de bases de la propriété intellectuelle, etc…

Autant de compétences que je n’aurais jamais acquises à travers des formations ponctuelles ou en me concentrant exclusivement sur mon doctorat. Après, il est clair que je suis épuisé et que ce travail s’effectue au détriment de mes recherches. Mais je ne regrette pas mes choix. Je suis certain que je pourrai capitaliser sur ces savoir faire plus tard.
 
- Pour conclure, quel message souhaites-tu laisser à nos lecteurs ?

Lancer un MOOC, c’est savoir prendre des risques, c’est acquérir un certain nombre de compétences simples mais précieuses, c’est apprendre à fonctionner en mode startup. C’est une expérience très enrichissante.

Par ailleurs, un certain nombre de compétences sont redondantes avec d’autres formats d’enseignement en ligne, Open Courseware, formation à distance classique. Même si vous avez d’autres projets en tête qui ne sont pas des MOOC mais s’en rapprochent, il ne faut pas hésiter à s’inscrire au MOOC. Vous apprendrez certainement beaucoup de choses très utiles par la suite. Un seul conseil donc, inscrivez-vous et mettez la main à la pâte !
 

Propos recueillis par Vincent Datin

 

Matthieu Cisel
Doctorant sur les MOOC
Profil LinkedIn de Matthieu Cisel
Ouverture du MOOC « Monter un MOOC de A à Z » le 11 mai.

Vincent Datin

Webmaster / Rédacteur web / Community manager chez Solutions locales
Avant tout, je suis un insatiable curieux. J’adore découvrir de nouveaux horizons...

Je m’investis au quotidien dans le secteur du web et du numérique... J’aime pourtant sortir de cette "bulle" et poursuivre mon exploration dans des domaines où les interactions sont multiples. Depuis 2012, je partage ma veille et mes retours d’expériences sur les nouvelles formes d’apprentissage.